Longue est la route pour tout artiste musicien en devenir qui veut faire de ses étincelles d’idées sonores toujours variantes sa ligne de conduite dans son œuvre. Baliser un parcours musical d’incessants revirements est une méthode des plus risquées pour trouver son public, même si cela reste un moyen pour fédérer un renouvellement constant de ce dernier. Le changement est le fil rouge de l’œuvre, sans jamais être au détriment de la qualité, et si la reconnaissance est certes plus difficile à atteindre, une fois trouvée, elle est à la hauteur de la qualité du travail exécuté : marginale mais sûre d’elle.
Cette route, ça fait maintenant treize ans que Romain Guerret la parcourt. Il débute dans une formation garage dans la région lyonnaise en tant que guitariste, chanteur et compositeur en 1997. Il se lance ensuite dans ce qui est la mouvance de l’époque en France, alors l’apogée de la French Touch. S’intéressant aux procédés électroniques, il va y apposer l’énergie punk des origines pour en faire un petit EP autoproduit et sorti sous le nom de Hub Hub. Malgré l’intérêt de certains producteurs, l’ensemble est encore trop à contre-courant de l’ambiance « Da Funk » de l’époque. L’année d’après, Romain s’installe à Aix en Provence où il rejoint un groupe d’amis, il s’équipe et continue dans sa lancée, bille en tête. En résulte la formation d’un collectif réunissant artistes-graphistes, musiciens et vidéastes nommé « Respect is boring ! » en réponse aux soirées « Respect is burning ! » organisées au Queen, boîte branchée de la fin des 90s dans le Paris des Daft Punk, Air et Dimitri from Paris. Deux ans plus tard, une maquette d’une dizaine de titres est prête. Il se met donc à démarcher et les retours positifs lui offrent la possibilité de sortir Good Morning Bora, EP de trois titres sous le nom de Donald. Malgré une sortie ultra confidentielle, ces morceaux marcheront très bien dans le circuit restreint des playlists des dj alors en vogue : Jack de Marseille, Ricardo Villalobos, Beroshima… Cette visibilité le fait découvrir à Daniel Hunt, membre du prolifique groupe Ladytron et cofondateur du label Invicta hifi, qui le contacte pour lui proposer un maxi et d’apparaître sur leur prochaine compilation Softcore Jukebox. Sortie en 2003, on retrouve ainsi Dondolo (la Sacem lui ayant refusé l’utilisation du pseudonyme Donald) sur la même compilation que The Fall (passion de Romain), Wire, My Bloody Valentine ou encore Nancy Sinatra & Lee Hazlewood. La notoriété croissante de Dondolo le fera remarquer de nombreux producteurs et directeurs artistiques, Peng devenant un tube pop underground ; mais le format court et l’image de musique de dj véhiculée ne lui conviennent pas à terme : il veut maintenant réaliser son premier album. Ce qu’il se préoccupera de faire jusqu’au début de l’année 2006 où le label d’électro Tiny Sticks Records fondé par Duncan Stamp le contacte : Duncan a adoré le morceau Dragon et veut le sortir dans un maxi rehaussé de remixes assurés par Brennan Green et Shit Robot, alors nouvel arrivant sur le label DFA de James Murphy. Le maxi sort en mai de la même année et le succès est au rendez-vous : le morceau est repris lors de dj sets de grands groupes du moment : Erol Alkan, Simian Mobile Disco, The Rapture… Quelques mois plus tard, Dondolo sort un nouveau maxi sur lequel figurent deux morceaux : Nobody Music et Tetanus Crisis.
Les débuts de Romain Guerret dans la sphère musicale ne se font donc pas par la petite porte. Nous gratifiant dès ses balbutiements de morceaux à l’efficacité incisive et aux références assurées, Dondolo zigzague entre punk baroque sophistiqué au riff de guitare diablement entêtant (Nobody music) et symphonies pop aux effluves asiatiques (Dragon). On trouve même du sampling noisy (Tetanus Crisis) et une puissance spontanée rappelant les Clash ou les Buzzcocks. Bien que le rythme de production soit en apparence réduit, Dondolo nous concocte de purs bijoux dont on se targuerait allègrement outre-Manche. Nous sommes donc à l’orée de 2007, Dondolo n’a pas encore sorti un album mais son CV en dit déjà long et sa notoriété n’est plus à faire dans le milieu musical spécialisé, alors plus étendue à l’international qu’en France. Son projet d’album est toujours présent, d’autant que beaucoup de titres sont déjà enregistrés dans son home-studio.
Toujours à Aix en Provence, c’est au début de l’année 2007 que Dondolo sort Dondolisme…, sur le label avignonnais La Bulle Sonore. Le nom de l’album érige ce dernier en manifeste de la musique de celui qui swingue (Dondolo en italien), alors que cet album diffère des EP, maxis et autre morceaux disséminés sortis jusque là. Alors, Dondolisme, est-ce seulement des synthés qui font pouet-pouet et des guitares qui font kling-kling ? Cultivant la variation, Romain fait de ce qu’il nomme « l’accroche pop » son fer de lance, le centre gravitationnel de toutes ses mélodies, la déclinant sous des genres distincts. Les références se déclinent alors également, laissant entrevoir des compromis improbables mais toujours réjouissants. Jacno y croise ainsi Christophe pour le côté naïf à double lecture des textes, évitant cependant tant que possible le second degré réducteur pour ne pas passer à côté du propos. Dondolo n’a pas son pareil pour élaborer des mélodies pop qui nous prennent par la main, quel qu’en soit le protocole : des ballades-slow mélancoliques et naïves qui touchent en plein dans le mille (Zarte Melody ou Chanteur à succès) aux ritournelles pop-punk rappelant ses débuts (A question of will, Fluffy Angel) en passant par les comptines improbables aux accents de synthés qui font pouet-pouet (Flying Hervé Perrin ou L’Amithomane, chanson en mot-valise, comme son titre). A l’origine, la pop music est un courant musical ayant pour principal objectif de fédérer et de plaire. C’est un style censé être accessible de prime abord mais qui tend à devenir commercial. Si Romain élude ce dernier paramètre, il garde le premier et en glorifie les premières intentions en rendant sa musique non seulement attrayante mais aussi parlante. Bien que les textes puissent parfois paraître totalement incongrus, ils nous confrontent à nous-mêmes et réajustent l’empathie provoquée lors de morceaux qui nous sont sans doute plus proches. Dondolisme : le nom évoque tout d’abord un mouvement occulte mystique ; il se dévoile ensuite comme une convergence musicale dont l’instabilité de la forme ne sert que mieux la grandeur du fond. S’il nous fait d’abord croire à une clôture de l’album en un morceau langoureux de 3 minutes 20 qui nous transporte et nous laisse aussi rêveur que son titre est intriguant (Le mystère reste entier), ce n’est que pour mieux nous surprendre deux minutes plus tard lorsque que retentit ce qu’on appelle communément un bonus caché. Sorte de délire méta-musical dont on se dit qu’ils ont bien dû se marrer lorsqu’ils l’ont entendu. Dondolo c’est aussi une façon détachée de s’observer, comme si finir l’album aussi majestueusement serait considéré a posteriori comme de la prétention. En restant léger, Dondolo confère à sa musique de l’humilité, car même si le charme subtil des mélodies mélancoliques est touchant, il demeure intime et parfois embarrassant.
Romain saura cependant assurer son pas et appuyer ces airs qu’il affectionne tant en reformulant trois ans plus tard l’offre aguichante sous l’intitulé bien senti d’Une vie de plaisir dans un monde nouveau, sorti en avril 2010, digne héritier du manifeste Dondolien. L’anglais est ici privilégié pour raconter d’augustes histoires orchestrées par de spatiales instrumentalisations qui savent plus que jamais nous transporter et nous émouvoir. Le quintet nous sert onze titres sidérants de maîtrise pop : la variété des procédés et des genres est une fois de plus mise en avant, l’album diffère radicalement du premier mais reste malgré tout dans la lignée par l’atteinte de l’idéal pop fomenté au fil des années d’activité de Dondolo. Des ballades amenées par un riff qui sent l’automne et une voix qui invite à la promenade (La longue marche) aux morceaux instrumentaux à la sauce kling-kling (Pendant ce temps là au château), tout est là pour converger vers un style qui, bien que facilement qualifiable de surréaliste, reste néanmoins classieux et infiniment envoûtant. Romain parle volontiers d’épure et elle prend d’autant plus son sens lors de comptines telles Madnight Summer Dream, titre dont les paroles sont la simple liste des morceaux présents sur l’album Feline des Stranglers. Le groupe a alors l’occasion de mettre l’accent sur un côté plus transversal de la musique : l’esthétique adoptée collant à l’esprit de l’album. En découle un clip (Fauvisme) et un artwork stylisé, cohérent avec le clip. « On avait un peu de temps libre alors on a pris des masques et on est partis faire les cons dans la nature. » On y voit ainsi les cinq membres du groupe jouer le morceau dans la campagne bourguignonne, en hiver, avec de la brume et une photographie super 8 appuyant une imagerie nostalgique des simplicités enfantines. On y retrouve l’esprit dondolien qui, au fur et à mesure, se rapproche de l’épure musicale qui se généraliserait, se répandant dans une conscience collective.
Du côté de sa réception, les quelques médias qui étaient tombés sur Dondolisme… en 2007 avaient vu d’un bon œil l’iconoclasme musical de Romain Guerret, appuyé par ses antécédents déjà significatifs. Restant malgré tout confidentiels, la sortie d’Une vie de plaisir dans un monde nouveau consacre Dondolo comme le nouveau parangon de la pop française, digne héritier des Jacno, Christophe, Cure, Pogues et autres Field Mice. L’album est enregistré en une semaine en Janvier 2009 et sort en avril 2010, un an après sa sortie initialement prévue. « Renaud (La Bulle Sonore, label de Dondolisme, ndlr) ne pouvait pas sortir Une vie de plaisir dans un monde nouveau. On a alors trouvé Division Aléatoire à Marseille mais là c’est le distributeur qui manquait. » Durant les pérégrinations de la maison de disque pour trouver un circuit de distribution, Romain prend sa guitare et entonne des couplets en français. « C’était une période un peu noire, on n’était même pas sûrs que le dernier Dondolo sorte un jour. C’est dans ce contexte que j’ai écrit Je suis fatigué ». Il montre ses quelques chansons aux copains, les quatre autres membres de Dondolo (Laurent Maudoux, Romain Leiris, Arnaud Pilard et Vincent Pedretti), et ils commencent à jouer ensemble.
Les soucis de distribution continuent, et ce qui deviendra Young Michelin a le temps d’enregistrer quatre titres durant l’été 2009. Avant même la sortie nationale d’Une vie de plaisir dans un monde nouveau, et une dizaine de jours après la mise en ligne des morceaux de Young Michelin, le groupe reçoit énormément de messages du monde entier, de labels, fanzines. « C’était dingue : un mois après la publication de la page myspace on avait déjà trouvé un tourneur alors qu’en dix ans de Dondolo on n’en a pas eu un seul ! » Les retours sont majoritairement américains et anglais. « C’est ce qui m’a fait plaisir : au final anglais et américains ne sont pas si hermétiques que ça. T’as pas besoin de chanter en anglais pour que ça sonne forcément. » Les moyens de promotion du dernier album à peine sorti étant très limités, Romain Guerret se lance dans son nouveau projet, réunissant les cinq mêmes membres de Dondolo. On y entend des chansons badines, que l’on peut éventuellement rapprocher de Dondolo, mais ce serait sans doute dû aux multiples facettes de ce dernier, bucoliques et joyeuses, qui nous prennent par la main, à l’instar des débuts dondoliens. Le titre Les copains, au son de guitare qu’appuient les riffs lents à la Shadows ou Animals, nous transporte en cabriolet, entre amis tels une pub Justin Bridou, roulant le long des côtes azuréennes, en marcel et cheveux au vent, en direction du bar pour siroter un martini rouge que rafraîchissent deux glaçons. Un air de vacances, quoi. Les thèmes y sont certes plus légers que chez son alter-ego, mais l’essence même de la Chanson y est, d’une manière plus accessible encore que ses prédécesseurs. Dondolisme avait ce faux-air surréaliste déroutant pour une première oreille, et Une vie de plaisir dans un monde nouveau a la musicalité de l’anglais que surplombe malgré tout son incompréhension linguistique. En ce sens, Young Michelin ravive la chanson, en français, et en la ramenant tout droit à sa quintessence.
Young Michelin fait donc ses débuts aux alentours de l’été 2009, et dès Octobre il est sélectionné pour un concours organisé par le journal les Inrockuptibles (Ceux Qu’il Faut Découvrir).
Il passe les phases finales avant de finalement remporter ce concours offrant une semaine d’enregistrement dans le studio New-Yorkais d’Andy Chase (collaborateur des Smashing Pumpkins et de Divine Comedy). Ils sont donc rentrés il y a deux mois des Etats-Unis, 7 titres en poche et de sacrées ouvertures à l’horizon. « On a 7 morceaux dont 4 nouveaux, 2 qu’on ne jouait qu’en concert et une reprise de Brigitte Bardot, Moi, Je Joue. C’était un peu tôt pour nous d’enregistrer du fait qu’on n’avait pas la matière pour remplir un album. Donc on ne sait pas du tout ce qu’on va faire de ce qu’on a enregistré. Pour l’année 2011 on a une tournée de prévue et on devrait également sortir le premier album. » Cette immédiateté combinant l’excellente réception d’Une vie de plaisir dans un monde nouveau par les médias et la victoire de son alter-ego formé presque 6 mois plus tôt consacrent la reconnaissance du talent de Romain Guerret. Cependant la différence entre la production musicale et la façon dont elle est reçue a de quoi troubler : quand Dondolo est un travail étalé sur dix ans à la reconnaissance quasi inexistante, Young Michelin se forme sur un malentendu et rafle en six mois tout ce que son prédécesseur non moins méritoire n’a pas eu. « Les bizarreries de la vie » se contente de commenter notre docteur ès-Dondolisme. Avec ce groupe, Romain parvient enfin à retrouver ses premiers amours : les sons twee-pop typiques de la fin des années 80 telles les productions du label Sarah Records. Talulah Gosh!, The Wake ou The Field Mice sont, plus que des influences, un fil rouge dans l’épopée musicale de Romain. Alors, Young Michelin, c’est pas ce que t’as toujours voulu faire ? « J’ai en effet l’impression d’être arrivé à une espèce de synthèse de Dondolo et de ce que j’écoute depuis que j’ai 15 ans. Du reste, force est de constater que les avis sont mitigés mais presque toujours entiers. »
Mais il serait injuste de penser que les Young Michelin sont les seuls en France à chanter en français. Il est aujourd’hui en train de se dérouler un renouveau de la musique francophone, à mille lieux de la chanson française et autres variétés. « On s’est rendus compte petit à petit qu’il y avait une réelle envie commune née d’un ras-le-bol des groupes français anglophones et pour certains, dont nous, de retrouver l’esprit C86 de l’époque. » Ainsi, des groupes comme La Femme (en écoute dans le player et setlisté à l’occasion de la première soirée MFYM « Young Folks ») ou Viking Dress (amis des YM) tendent à émerger à la surface de l’idéal pop français. Dans cette lignée, Laurent Maudoux (claviériste de Dondolo et YM) fait une échappée en compagnie de son cousin Jeremy Monteiro pour monter Accident. Lancés à 88 mph dans leur carcasse poussiéreuse, ils ne tardent pas à traverser le temps pour revenir vingt ans plus tôt dans un bolide rutilant, en un son futuriste. A la croisée de Jacno et Taxi Girl, le premier EP d’Accident, Vert Bleu Noir, est réjouissant d’embardées osées aux éclairages d’autoroutes syncopés limite apocalyptiques, sonnant parfois comme le premier Dondolo. Suivant cette nostalgie de la compilation C86 publiée par l’éminent magazine NME en 1986 et signant le manifeste d’une nouvelle « sweet pop », plus tard devenue « twee-pop », le label Holiday Records est créé au printemps 2009. Leur première grande sortie est l’EP des Drums, Summertime, héritant du legs des Smiths, Field Mice et autres productions de Sarah Records. Ils persévèrent et s’ouvrent en signant d’ailleurs le premier EP des Young Michelin.
Si Young Michelin suit le sillage de cette twee-pop, on imagine plus Dondolo 2ème album comme de la pop sélénite imprégnée de ballades 60s, et l’on aurait sans doute plus vu en Dondolisme… et ses tous débuts un renouveau punk baroque. Là est la force de cet artiste qui, non-content de maîtriser un style et d’en parfaire les extrémités, se lance au hasard dans l’élaboration de son idée. Et touche dans le mille à chaque fois. Il nous laisse ainsi espérer un avenir de la musique française plus prospère qu’elle ne le fut ces dernières décennies. Dondolo débute sa carrière en déclamant la musique pour rien, la couronne en faisant peser un mystère dondolien, et la laisse en suspens en suggérant une chanson pour tous.













