Au moment où la communication d’un groupe devient aussi importante que sa musique, certaines stèles restent, intangibles, les derniers témoins d’un mouvement militant jusqu’au boutiste. Et ce n’est pas l’essor du consumérisme qui entravera leur marche : il en est au mieux le moteur nouvellement ericssonnien. A des années lumière du star system ambient, Godspeed You! Black Emperor, avec ses 17 années d’activi(sme)té et ses 15 membres successifs demeure un groupe immense, à la production aussi mystique que sporadique. Près de 8 ans après leur dernière tournée (et presque autant après Yanqui U.X.O., dernier album en date), le groupe annonçait en avril 2010 une nouvelle série de concerts autour du globe. Une seule date était initialement prévue en France –à Paris évidemment– avant d’en rajouter deux. C’était le mardi 1er Février 2011, à Toulouse, et en bon pourfendeur des conventions, « Music For Your Mind » y était, les oreilles retroussées.
Accueillis par une playlist pointue et entraînante lancée par un membre du groupe qui a mis son ipod sur aléatoire, on prend une bière et on se met en position. Au milieu des techniciens qui se balladent encore sur la scène surgit une énorme housse difforme : un homme en tire un saxophone basse semblant être en bronze. Les premières notes retentissent, rompant le silence qui s’était alors abattu sur la salle. De profondes graves gutturales qui nous font s’énerver les tympans, auxquelles s’ajoutent progressivement une rythmique saccadée qui jongle avec des cris déchirants venus d’ailleurs. Au bout de dix minutes de souffle continu du premier morceau, notre homme se présente : Colin Stetson, il a suivi les Godspeed durant toute leur tournée, il nous promet une soirée « really lovely ». Information prise, cézigue a déjà accompagné –sur scène et en studio– Arcade Fire, LCD Soundsystem, Tom Waits et David Byrne, pour ne citer que les plus fameux. Plus briscard que bleusaille, donc. S’ensuivent de longs morceaux où il alterne basse et alto en d’épiques envolées tantôt caverneuses époque néolithique, tantôt futuriste ambiance voyage intersidéral. Son souffle rauque que semble rythmer son cœur qui bat la cadence est régulièrement ponctué de pêches aggressives et de hurlements déshumanisés. Sa respiration tourne rond et le son, vibrant, ne s’interrompt pas. C’est une expérience d’un nouveau genre à laquelle nous soumet Colin Stetson. Une heure d’une première partie mystique, déstabilisante et indéniablement mémorable.
La scène, magistrale, voit un mur d’amplis disposés en hémicycle. Les neuf membres de Godspeed You ! Black Emperor ne sont pas encore tous arrivés que déjà un son s’est emparé de la salle ; si bas qu’on en tremble jusque dans les nues ; si fort qu’on redoute le moment où ils vont commencer à jouer. Ainsi débute Moya, premier morceau de l’album Slow Riot for New Zerø Kanada et majestueuse ouverture d’un concert que d’aucuns osaient à peine espérer. A mesure que le morceau se met en place s’établit dans l’assemblée attentive une espèce de communion mystique où le ressenti intérieur transcende toute forme de démonstration. La sonorisation est d’autant plus bonne qu’elle est extremement complexe à disposer : trois guitares, deux basses, deux percussionistes, un violon et une contre-basse jouant de concert, l’un n’empiétant jamais sur son voisin. Décrire en détail un concert de plus de deux heures et demie relève de la gageure ; a fortiori lorsqu’il fonctionne comme un tout spatialement et temporellement restreint, faisant figure d’excursion expérimentale coupée de tous repères. Fonctionnant selon un schéma toujours analogue (introduction, montée, explosion, accalmie, épilogue), chaque pièce nous transporte en nous guidant plus ou moins grâce à des images projetées sur l’écran situé derrière les musiciens. Vagues photographies vintage qui s’entrechoquent, nous interrogent et fusent avec autant de spontanéité qu’elles sont désordonnées. Le groupe nous offre un panorama de leur musique, de All Lights Fucked on the Hairy Amp Drooling à Yanqui U.X.O. et son incroyable Rockets Fall On Rocket Falls, et nous émeut toujours. Placides, les neuf membres ne bronchent pas, peinent à se tourner vers le public, et sont finalement sur scène à l’image de ce qu’on connaît (ou suppose) d’eux : ils communiquent peu, ou pas du tout. Qu’importe les mots quand l’émotion est là. On a simplement l’impression d’être suspendus au-dessus du temps, et de n’avoir plus d’emprise sur ce qui nous entoure. Au bout de deux heures et demie de communion muette, la pression redescend, doucement. On comprend que c’est fini mais on reste encore, comme amer de déjà quitter ce doux état, et l’on redevient étrangers, les jambes engourdies. Après s’être étonné de l’heure si tardive, une dernière pinte viendra nettoyer les derniers remous amers, aidant à atterrir, et l’on s’en ira, immédiatement tristes mais épanouis. Heureux de l’avoir vécu. Lovely.
Photos prises par Pirlouiiiit pour Concertandco.Com lors du concert à Marseille le 28/01/11











Lundi 21 février 2011 - 22:36
[...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Music For Your Mind, Music For Your Mind. Music For Your Mind a dit: Les Godspeed You! Black Emperor étaient le 1er Février dernier au Le Bikini à Toulouse. 8 ans après leur dernière… http://fb.me/wgFyHv4k [...]